« Ce sont les personnes qui donnent du sens à une profession »
Le secteur de la comptabilité évolue à une vitesse fulgurante. La numérisation, l’automatisation et l’intelligence artificielle redéfinissent les tâches, les processus et les attentes. Pour certains, il s’agit d’un signal d’alerte. Ben Peeters y voit surtout une invitation à examiner de plus près ce qui est vraiment important dans la profession. Selon lui, il ne faut pas mettre l’accent sur la technologie, mais sur les personnes : leur jugement, leur responsabilité, leur capacité à instaurer la confiance et à guider les entrepreneurs. Dans cet entretien, il invite à changer de regard sur la comptabilité, à adopter une approche moins défensive, moins fixée sur ce qui disparaît et beaucoup plus axée sur la valeur humaine et sociétale de la profession.
Beaucoup de personnes disent que les logiciels et l’IA vont reprendre une grande partie du travail des experts-comptables. Vous partagez cette opinion ?
« Pas vraiment », affirme Ben Peeters sans aucune hésitation. « Le logiciel prend en charge des tâches, pas des métiers. Et cette distinction est cruciale. » Il trouve que le débat manque aujourd’hui souvent de nuance. Beaucoup de gens ne se rendent pas compte qu’une profession ne peut pas se résumer à une somme d’actions qu’il est possible d’automatiser ou non. « Un expert-comptable n’est pas simplement quelqu’un qui effectue une série de tâches. La profession va également de pair avec la responsabilité, le contexte, le jugement professionnel et la confiance. Lorsqu’un entrepreneur doit prendre une décision importante, il ne va pas demander les conseils d’un outil. Il cherche un professionnel capable de réfléchir, de nuancer, de rassurer et de donner des orientations. » La technologie change sans aucun doute la façon de travailler, mais pas l’essence de l’existence de la profession, explique-t-il. « L’automatisation permet d’obtenir les chiffres plus rapidement. Mais ce sont les experts-comptables qui les rendent utilisables. »
Pourtant, de nombreuses campagnes logicielles semblent suggérer que la comptabilité est surtout un problème d’efficacité.
« C’est précisément ce qui me préoccupe », explique-t-il. Bien entendu, Ben Peeters comprend que les entreprises de logiciels veulent commercialiser leurs solutions. « C’est tout à fait compréhensible, il n’y a rien de mal à cela. Mais si vous vendez un logiciel en véhiculant l’image d’un comptable lent, bureaucratique, sujet aux erreurs ou même dépassé, vous faites bien plus que positionner un produit. Vous portez atteinte à l’image de toute une profession. » Et c’est là que le bât blesse, selon lui. Dans un secteur qui peine déjà aujourd’hui à recruter et à développer des talents, ce n’est pas une bonne idée de répéter sans cesse qu’une grande partie du métier pourrait bientôt devenir superflue. « Il ne faut alors pas s’étonner que les jeunes se demandent pourquoi ils choisiraient encore la comptabilité. Si nous mettons surtout en avant ce qui disparaît, qui s’intéressera encore à ce qui reste ? »
Vous êtes assez critique à ce sujet.
« C’est parce qu’il s’agit désormais d’une question propre au secteur », répond-il. Selon Peeters, tous les acteurs en sont responsables : cabinets d’experts-comptables, sociétés de logiciels, organisations professionnelles, établissements de formation et médias spécialisés. « Toute personne active dans notre secteur a tout intérêt à véhiculer une image professionnelle forte, attrayante et crédible. Cela ne veut toutefois pas dire que la technologie doit être considérée avec méfiance, au contraire. Nous pouvons être enthousiastes à l’égard de l’innovation. Il faut cependant montrer une image fidèle de la réalité. Les experts-comptables accompagnent les starters qui réalisent leur rêve, soutiennent les entreprises familiales lors des changements de génération, aident les entrepreneurs à traverser des périodes difficiles, assurent la sécurité juridique et favorisent la croissance, l’emploi et l’innovation. Il s’agit d’une belle histoire humaine et sociétale, n’est-ce pas ? » Son avis sur la question est clair : si le secteur ne porte pas lui-même la richesse de la profession, personne d’autre ne le fera à sa place.
Qu’aimeriez-vous voir différemment dans la communication sur la comptabilité ?
Peeters aimerait surtout que la technologie et la comptabilité ne soient pas présentées comme des adversaires. « Il ne faut pas choisir entre l’homme et la machine. L’homme et la machine doivent être des alliés et des partenaires. Avec une telle approche, la technologie ne remplace pas, mais améliore. Elle permet d’accéder plus rapidement aux informations, de simplifier les processus et d’organiser plus intelligemment le travail au quotidien. Mais ce sont les gens qui donnent du sens aux chiffres. Qui créent de la confiance. Qui contribuent à la prise de décisions. Et c’est précisément là que réside la valeur ajoutée future de l’expert-comptable. Les données sont de plus en plus abondantes. Mais la recherche de sens se fait de plus en plus rare. Et plus il y a de données, plus il est important que quelqu’un puisse les utiliser correctement. »
Qu’entendez-vous exactement par « donner du sens » aux chiffres ?
« Aujourd’hui, un entrepreneur manque rarement de chiffres », explique-t-il. « Le véritable défi est de comprendre ce que ces chiffres signifient pour son entreprise, ses collaborateurs, sa famille et son avenir. Un tableau de bord peut parfaitement montrer que la marge diminue, mais il ne faut pas tirer de conclusions hâtives. L’écran ne vous explique pas d’où vient cette tendance, quels risques elle représente ou quels choix se présentent à vous. Cette conversation a lieu entre les gens. » Selon Peeters, c’est là que réside l’essence même du métier : transformer les chiffres d’affaires en informations pour prendre de meilleures décisions. « Tant que les entrepreneurs devront prendre des décisions dans une réalité complexe, ils auront besoin de personnes qui regardent au-delà des données. »
Dans de nombreuses campagnes, nous entendons également que les experts-comptables doivent privilégier le conseil au détriment de la conformité. Qu’en pensez-vous ?
À nouveau, Peeters estime qu’il s’agit d’un raisonnement trop simpliste. « Je comprends bien sûr d’où vient cette réflexion. L’idée est de montrer que les experts-comptables peuvent également être des partenaires stratégiques. Mais ce raisonnement donne parfois l’impression que la conformité est un travail de moindre valeur et que les conseils sont la seule « vraie » plus-value. Et ce n’est pas le cas. » Une conformité de qualité crée du calme, de la fiabilité et de la sécurité juridique. Et ce service représente une valeur inestimable pour de nombreux entrepreneurs. « Les entrepreneurs ont besoin des deux : une exécution fiable et des conseils avisés, de préférence de manière coordonnée. C’est d’autant plus vrai dans les grandes organisations, où différentes équipes et expertises doivent collaborer efficacement pour créer de la valeur réelle. »
Qu’est-ce que cette évolution a changé pour le leadership au sein des bureaux comptables ?
Pour Peeters, il s’agit peut-être là du plus grand défi des années à venir. « Nous pouvons acheter de la technologie. Nous pouvons implémenter des logiciels. Mais développer les gens est une autre paire de manches. Historiquement, la comptabilité repose fortement sur les connaissances professionnelles, l’exactitude technique et la qualité d’exécution. Tous ces éléments restent importants, mais ce n’est plus suffisant. L’expert-comptable de demain doit également être capable d’écouter, de communiquer, de conseiller, de collaborer, de gérer les appréhensions et de faire preuve de jugement professionnel dans les situations incertaines. Un autre type de leadership est alors nécessaire : il n’est plus uniquement hiérarchique, mais plutôt orienté sur le développement. »
Cela a-t-il également des conséquences sur la manière avec laquelle il faut former les experts-comptables ?
« Absolument », dit-il. Selon Peeters, les formations actuelles reposent encore trop souvent sur le seul transfert de connaissances, alors que les connaissances deviennent de plus en plus accessibles. « Le véritable défi réside de plus en plus dans le développement des compétences. Mener des entretiens difficiles, bâtir de la confiance, écouter, conseiller, gérer les appréhensions, évaluer les risques, réfléchir et faire preuve de jugement professionnel. Vous n’apprenez pas ces compétences en lisant sur le sujet. Vous les développez par l’expérience, l’observation, la pratique, le feed-back et la réflexion. »
Comment voyez-vous concrètement cette formation du futur ?
« Elle doit être plus axée sur l’humain, sur l’expérience et aussi un peu plus réaliste », explique Peeters. Il est convaincu que la comptabilité peut apprendre beaucoup de disciplines telles que la médecine, la psychologie, le coaching et le développement du leadership. « Les pratiquants de ces secteurs ont déjà compris depuis longtemps que l’excellence professionnelle naît de l’interaction entre la théorie, la pratique et la réflexion. » Il estime que les formations doivent moins ressembler à un sens unique et plus à des environnements d’apprentissage où les professionnels discutent ensemble de cas, explorent des dilemmes et partagent des expériences. « L’évolution professionnelle ne naît pas du fait qu’une personne vous explique ce que vous devez penser. Elle est uniquement possible en apprenant à réfléchir à partir de ses expériences. »
Pourquoi ce sujet vous tient-il tant à cœur personnellement ?
Il ne doit pas réfléchir longtemps avant de répondre. « Probablement parce que depuis près de trente ans, j’ai pu découvrir et exercer ce métier sous de multiples facettes. » Il a fondé un bureau d’experts-comptables, a repris deux bureaux et a finalement vendu son propre bureau. Il a ainsi appris non seulement la dimension technique de la comptabilité, mais aussi son côté entrepreneurial, stratégique et humain. « Un parcours d’acquisition doit à la fois prendre en compte les entrepreneurs, les collaborateurs, les clients et les dirigeants. Vous comprenez cela seulement lorsque vous êtes vous-même impliqué dans le processus. » Une période sabbatique lui a par ailleurs donné l’occasion de prendre du recul, de revenir sur son passé et de définir plus précisément ce qu’il souhaite encore apporter aujourd’hui au secteur. « Cette période m’a à ne pas me contenter de regarder ce que j’ai fait, mais aussi ce que j’ai appris. »
Et que voulez-vous faire de cette expérience aujourd’hui ?
« J’ai vraiment envie de mettre mon expérience à la disposition de mes collègues », explique Peeters. Pas en expliquant aux autres comment travailler, mais en montrant que le secteur a tout intérêt à laisser chacun partager ses connaissances et son expérience. « J’ai rencontré des difficultés de croissance, j’ai encadré des reprises et des intégrations, j’ai vu des équipes grandir et j’ai aussi commis des erreurs qui m’ont beaucoup appris. Ces enseignements ne se trouvent pas dans un manuel de logiciel ou dans un cours classique. » Dans les années à venir, il souhaite ainsi se concentrer davantage sur le coaching, l’accompagnement et le partage de connaissances au sein du secteur de la comptabilité. Non seulement à propos de la stratégie et de l’entrepreneuriat, mais aussi sur le leadership, la culture, les relations clients et le développement professionnel. Pour les reprises, par exemple, il constate souvent que les valorisations, les contrats et les structures fiscales reçoivent beaucoup d’attention, tandis que le côté humain reste négligé. « Le succès d’une reprise ne repose pas uniquement sur la qualité d’un contrat. Elle réussit lorsque les gens veulent construire ensemble une nouvelle réalité. »
Si vous deviez transmettre un message clair au secteur, lequel serait-il ?
Peeters le formule clairement : « Arrêtons de définir constamment notre profession en nous basant sur ce qui disparaît. Définissons-la à partir de ce qui reste et de ce qui devient plus important. » Pour lui, l’avenir de l’expert-comptable ne se résume pas à moins d’experts-comptables, mais à des experts-comptables qui, grâce à la technologie, ont plus de marge de manœuvre pour exercer leur cœur de métier. « Mais pour y parvenir, nous devons tous avoir une vision commune. Une vision qui ne repose pas sur les lacunes, mais sur les opportunités. Pas sur le remplacement, mais sur l’amélioration. Pas sur la peur du changement, mais sur la fierté du rôle sociétal que notre métier joue au quotidien. » Sa phrase de conclusion résume l’intégralité de l’entretien : « L’avenir de la comptabilité n’est pas une question purement technologique. Il s’agit avant tout d’une question humaine. Les logiciels peuvent accélérer les processus, mais ce sont les personnes qui donnent du sens à une profession. »
Merci Ben.
Danny De Pourcq